Que met-on vraiment derrière la phrase : « Je le/la connais par cœur » ?
Dans cet article, je viens questionner cette affirmation que l’on prononce souvent dans nos relations amoureuses, familiales ou amicales… mais qui peut parfois nous enfermer dans des certitudes.
Penser connaître quelqu’un par cœur peut nous amener à prêter des intentions à l’autre, à anticiper ses réactions, ou encore à éviter certaines conversations en croyant déjà connaître l’issue.
Mais à force de figer l’autre dans une image, ne risque-t-on pas de lui retirer la possibilité d’évoluer… et de passer à côté de ce qui pourrait se transformer dans la relation ?
À travers cet article, je vous propose de questionner nos raccourcis mentaux, nos biais de confirmation et notre manière d’interpréter les comportements de l’autre.
Un article pour remettre de la nuance dans nos perceptions, redonner sa place au dialogue, et se rappeler qu’une relation se construit aussi dans la curiosité de découvrir l’autre… encore et encore.
Pourquoi avons-nous l’impression de connaître l’autre par cœur ?
C’est une pensée assez courante quand on est en relation avec quelqu’un, quelle que soit la nature de cette relation. Et pourtant, c’est une phrase qui peut finir par poser problème. C’est pour cela que j’avais envie de l’explorer avec vous aujourd’hui.
La première chose que j’aimerais ainsi dire et que, quand on est en relation avec quelqu’un, c’est tout à fait normal d’apprendre à mieux connaître cette personne.
Avec le temps, les conversations et les expériences partagées, on découvre peu à peu ses rêves, ses peurs, ses mécanismes, ses envies, ses aspirations etc.
Autrement dit, on construit progressivement une forme de cartographie de l’autre.
Et en soi, c’est plutôt positif. Parce que cette connaissance permet de mieux relationner ensemble.
Au début d’une relation, on se confronte forcément à quelqu’un de différent de nous. Apprendre à connaître l’autre permet alors de vérifier si l’on a envie d’être, mutuellement, dans les vies respectives de chacun. Mais aussi de trouver des repères pour co-construire la relation.
Chemin faisant, notre cerveau crée des raccourcis. Et à partir des expériences vécues ensemble, on en vient à tirer des conclusions.
On peut alors se dire :
- « Mon ou ma partenaire est comme ceci »
- « Il ou elle est comme cela. »
Et c’est là que les choses peuvent devenir plus gênantes.
Quand croire connaître l’autre devient un piège
Le problème apparaît lorsque l’on est persuadé de connaître l’autre. Parfois même mieux qu’il ou elle ne se connaît. Et qu’à partir de là, on commence à lui prêter des intentions.
Plus précisément, on finit par enfermer la personne dans l’image que l’on s’est construite d’elle.
Bien sûr, cette image ne sort pas de nulle part. Elle se construit à partir de notre histoire avec l’autre. Parfois parce qu’on a vécu plusieurs fois la même situation. Parfois parce qu’un événement nous a particulièrement marqué.
Et, à partir de là, on finit par conclure que l’autre est comme ci ou comme ça.
Par exemple :
- Mon partenaire n’est pas à l’écoute.
- Ma partenaire n’aime pas communiquer.
- Il ou elle évite toujours les conflits.
- C’est toujours à moi d’engager les conversations difficiles.
Et dans ce type de conclusions, on voit souvent apparaître deux mots : toujours et jamais.
- Il ne fait jamais telle chose.
- Elle réagit toujours de cette manière.
Si vous avez déjà vécu une conversation conflictuelle, vous savez à quel point cela peut être agaçant d’entendre quelqu’un dire de nous que l’on est toujours ou jamais comme ça.
Parce que, de notre côté, on connaît déjà nos failles. On connaît aussi nos défauts.
Mais pour autant, on ne se résume pas à cela.
Et surtout, on sait bien que la réalité est rarement toute blanche ou toute noire.
On ne réagit pas systématiquement d’une seule manière.
Le contexte compte. Le moment compte. Et parfois aussi, notre état émotionnel du moment.
Les mots « toujours » et « jamais » : un frein à la communication
C’est d’ailleurs pour cela que, dans les règles de bonne communication, on essaie souvent de bannir les mots « toujours » et « jamais ».
Parce que, dans un échange, ces termes peuvent vite braquer l’autre. Ils l’enferment dans une image figée, souvent négative.
Mais au-delà de l’impact sur la relation, cette manière de penser peut aussi être problématique… pour nous-mêmes.
Pourquoi ? Parce que lorsque l’on part du principe qu’une personne est d’une certaine façon, on ne lui laisse plus vraiment la possibilité d’évoluer. Ni même celle de nous montrer qu’elle a changé.
Et cela peut avoir deux effets négatifs.
S’accommoder d’un comportement qui ne nous convient pas
D’abord, si le comportement en question est peu fonctionnel et qu’on choisit simplement de s’en accommoder, on ne rend pas forcément service à l’autre. On le laisse agir ainsi… tout en l’enfermant dans ce comportement.
Se résigner au lieu de questionner la relation
Ensuite, de notre côté, cela nous demande de nous adapter, parfois même de nous résigner. Là où il y a peut-être quelque chose d’important à venir questionner dans la relation.
Exemple concret dans la relation de couple
Imaginons que, lorsque je suis triste, j’aie besoin de partager mes émotions avec mon partenaire. Mais que, par le passé, j’aie fait l’expérience qu’il n’était pas très à l’aise avec les émotions perçues comme négatives.
Petit à petit, je peux alors en conclure :
- « Il n’est pas à l’aise avec ça. »
Et à partir de là, je ne me sens plus vraiment à l’aise de lui partager quand je vais mal.
Dans cette situation, il y a en réalité deux problèmes.
D’abord, je me résigne à ne plus lui demander d’être une écoute pour moi lorsque j’ai besoin de soutien.
Ensuite, en ne venant plus vers lui dans ces moments-là, je ne lui laisse pas non plus la possibilité d’évoluer. Ni celle de me montrer qu’il a peut-être changé. Qu’il est peut-être aujourd’hui plus capable d’accueillir mes émotions.
On pourrait croire que l’on préserve l’autre. Mais comme je le mentionnais dans l’article précédent, on ne rend pas vraiment service à quelqu’un qui potentiellement a des services inadéquats. Dans mon exemple, ce n’est pas si grave d’être mal à l’aise avec certaines émotions mais on ne peut pas surfer sur la vie en ne se confrontant qu’à des émotions positives. Donc cela peut être bénéfique que l’autre soit amené à être un peu plus en capacité d’accueillir des émotions auquel il n’est pas habitué.
En résumé sur ce premier point, lorsque l’on enferme l’autre dans une image figée, on lui retire le bénéfice du doute. Et on lui retire aussi, d’une certaine manière, la possibilité d’évoluer à nos yeux.
Alors que, en tant qu’êtres humains, nous sommes en réalité en évolution permanente.
La personne que nous étions hier n’est déjà plus tout à fait celle que nous sommes aujourd’hui. Chaque expérience nous transforme, parfois subtilement, parfois profondément.
Le biais de confirmation dans les relations
Ensuite, il y a une autre problématique quand on pense connaître quelqu’un par cœur.
On peut commencer à fonctionner à travers ce qu’on appelle le biais de confirmation.
Le biais de confirmation, c’est une tendance très humaine : celle de chercher, de remarquer et de retenir surtout les informations qui viennent confirmer ce que l’on croit déjà.
Et à l’inverse, on a tendance à ignorer, minimiser ou discréditer tout ce qui pourrait contredire nos croyances.
Concrètement, cela veut dire que si l’on attribue à quelqu’un une certaine manière d’être, on risque ensuite, dans notre relation avec cette personne, d’agir d’une façon qui va confirmer cette idée. Et c’est bien entendu très inconscient au départ.
Si je reprends mon exemple :
Si je suis persuadée que mon partenaire ne veut pas me soutenir lorsque je suis triste, il est possible que je choisisse, sans m’en rendre compte, un moment peu adapté pour lui parler.
Peut-être que je vais ainsi choisir d’aller lui parler à un moment où il lit, travaille, est sur son téléphone ou autre.
Il n’aura alors pas toute son attention disponible. Et je pourrai interpréter sa réaction comme du désintérêt ou de l’indifférence.
Alors que je n’ai pas forcément vérifié si c’était, pour lui aussi, un moment adéquat pour m’écouter.
Quand on fait les questions et les réponses à la place de l’autre
Partir du principe que l’on connaît quelqu’un par cœur, c’est aussi, d’une certaine manière… faire les questions et les réponses à sa place.
On peut alors commencer à se censurer. Ou à s’adapter sur des sujets qui, en réalité, ne nous conviennent pas.
Pourquoi ? Parce qu’on part du principe que l’on sait déjà :
- comment la conversation va se terminer,
- ou comment la situation va, ou ne va pas, évoluer.
Alors qu’en réalité, dans une relation, on a souvent davantage à gagner en exprimant clairement ce que l’on souhaite vivre, ou ce dont on a besoin pour s’épanouir.
Ensuite, bien sûr, l’autre reste libre de dire s’il en est capable ou non.
Mais ce qui est intéressant, c’est que lorsque j’interroge cette phrase, « je le connais par cœur », les personnes ajoutent souvent :
- « je pense que »
- « je crois que »
Autrement dit, il ne s’agit pas d’une certitude absolue. Parce que, tout simplement… nous ne sommes pas dans la tête de l’autre.
Pourquoi nous préférons parfois rester dans cette certitude
Il y a plusieurs années, j’avais lu le livre Les 4 accords toltèques qui est plutôt intéressant dans son ensemble. Et j’y pense dans le cas présent car l’un des accords est “Ne fais pas de suppositions”.
Là où c’est exactement ce que l’on fait quand on estime connaître quelqu’un par coeur.
Mais parfois, il faut aussi reconnaître que c’est plus confortable de se cacher derrière cette idée : « je sais déjà ce que l’autre dirait ou ferait », plutôt que de se confronter à la réalité.
Parce que la réalité peut être inconfortable.
Si l’autre nous confirme de vive voix qu’il n’est pas en capacité de nous apporter ce dont on a besoin, à ce moment précis, cela peut être vécu comme un manque d’amour. Ou comme une remise en question de notre valeur personnelle.
Alors, rester dans l’idée que l’on sait déjà, peut devenir une forme de protection. Et cela peut valoir le coup d’en avoir conscience.
Notamment parce que cette phrase peut aussi cacher autre chose :
« Je voudrais que les choses changent… mais je ne ferai rien pour que cela change. »
Laisser la place à l’évolution dans la relation
Parce que si, à chaque proposition ou tentative, on conclut immédiatement :
« De toute façon, je connais l’autre par cœur, ça ne marchera pas »…
Alors on ne vérifie jamais vraiment.
Et au fond, cela vaut peut-être quand même la peine de se confronter à la réalité.
Parce que ce qui est sûr, en revanche, c’est que si l’on ne fait rien, en partant du principe que cela ne fonctionnera pas, alors rien ne bougera.
Il y a des cas pour lesquels on peut effectivement choisir d’adopter plus de résilience, de patience ou de tolérance selon le sujet. On peut bien connaitre l’autre et savoir ce qu’il ou elle est en capacité de donner ou non et choisir de garder cette image qu’on a de l’autre car ce sont des points qui nous conviennent très bien.
Mais si je vous parle aujourd’hui de cette phrase, c’est parce que quand je l’entends ce n’est pas pour valoriser quelque chose chez l’autre. C’est pour mettre en lumière un comportement, un trait de caractère ou autre chose qui dérange et vient titiller.
Ce que j’ai donc envie de vous transmettre avec cet épisode est de laisser l’opportunité à l’autre d’évoluer. Si vous êtes persuadé de connaître l’autre par cœur, osez faire des mises à jour sur les sujets qui comptent pour vous.
Vous pourriez par exemple dire :
- J’ai le sentiment que tu as tendance à être comme ça, est-ce que tu te retrouves dans cette description ?
- Il y a un sujet que j’aimerais aborder mais je ne sais pas si cela te conviendrait, qu’en penses-tu ?
- J’aimerais vivre telle ou telle chose dans notre relation, est-ce qu’on pourrait trouver des solutions ensemble ?
Peut-on vraiment connaître quelqu’un par cœur ?
Dites-vous bien, comment pourrait on connaitre par coeur quelqu’un qui n’a pas finit de se connaitre ? La connaissance de soi est un chemin qui n’a pas de destination précise et définitive. Nous sommes en constante évolution.
Et garder de l’ouverture et de la curiosité envers votre partenaire, c’est lui offrir un espace pour susciter l’émerveillement dans vos yeux. C’est aussi lui donner l’opportunité de changer et de se délester d’éventuelles facettes qui ne lui servent plus.
